Intention

Imaginer et réaliser une création plastique avec la collaboration des réfugiés anciens et actuels ayant séjourné au CNHR (Centre Nantais d’Hébergement des Réfugiés)*. C’est le désir de raconter le difficile choix de partir, celui de tout quitter pour arriver dans un nouveau territoire de vie. Cela devient une véritable ode à la créolisation du monde.

Ici, le réfugié venu s’installer à Nantes, propose de révéler l’épaisseur de sa singularité, conscient de la richesse de ce qu’il dépose ici venant d’ailleurs. Ce qui augmente pour chacun, le sentiment d’une possible appartenance à la grande communauté des hommes quelque soit sa terre d’origine.

Il s’agit alors d’activer des relations fécondes et des réciprocités nouvelles, faisant de Nantes un territoire potentiel d’accueil et d’hospitalité, fort de la nécessité de sa diversité. C’est pour nous une manière d’expérimenter concrètement la question des relations entre esthétique et politique.

*Le Centre Nantais dʼHébergement des Réfugiés est un centre d’hébergement provisoire de familles étrangères ayant obtenu le statut de réfugiés politiques. Il est encadré par la politique publique d’Actions sociales et des Solidarités destiné à l’insertion sociale et professionnelle des réfugiés.

Descriptif

L’installation plastique se construit comme un habitacle en forme de goutte d’eau, traversant les mers, flottant à la surface du monde, où se logent des moments d’être au monde, contenus, rassemblés, montrés ensemble.

Construire avec ses mains une sculpture-désir de bambou en forme d’habitacle commun, à partir d’un savoir-faire facilement partageable, qui permette de mettre à l’épreuve le faire ensemble… quand les mains s’activent, la tête se libère et les langues se délient. Parallèlement, dessiner et tisser la carte des déplacements symboliques permet aussi de se raconter plus librement.
En même temps, capter sur place des images vidéographiques qui deviennent dépositaires des histoires singulières. Un film vidéo est réalisé. Des image-médaillons de métal renfermant des photos des objets transitionnels conservés par les réfugiés durant leurs voyages sont produites.

Le dispositif spatial installé est composite, il comprend « la goutte », au sein duquel est projeté le montage des vidéos « captations subjectives des singularités », une carte tissée de parcours imaginaires qui « remet ensemble les morceaux du monde » et une cartographie-archipel diffuse mais persistante d’images-médaillons.

Monté comme un campement nomade, l’ensemble de ce dispositif est lui-même transportable, déplaçable et remontable à chaque campement. Tout reste fragile et en équilibre précaire.

Création partagée : co-construction d’un lieu de travail collectif sur place au CNHR

Sur place, au CNHR (Centre Nantais d’Hébergement des Réfugiés), nous avons été accueillis par l’équipe de travailleurs sociaux et les habitants, réfugiés actuels, lors d’une résidence artistique sur site. Des anciens réfugiés sont aussi revenus. Tous sont venus déposer leurs gestes et paroles essentiels.

Installer un campement comme un atelier de travail, au centre de la cour du CNHR, lieu intérieur/extérieur, s’est avéré être un espace idéal pour accueillir le désir de témoigner : mots, gestes, chanson… Par sa situation centrale au coeur du CNHR, ce lieu de croisement respectait la distance nécessaire pour ménager un échange constructif. Ils venaient nous rejoindre à leur rythme. À la demande de certains, nous avons pu pénétrer leurs appartements d’intimité.

Nous venions travailler là plusieurs jours par semaine, le processus de création partagée avec les familles du CNHR a duré toute une année.

Œuvres réalisées

« Dessiner sa place au monde »_ Film vidéo_Projection sur multi-écrans _La Luna + Kalz a dud (bande sonore)
« Archipel-cartographier »_ Impression sur plaque métallique offset, 70 pièces sous forme de médaillons-images_ installation sous forme de cartographie-archipel
« Tisser un monde de trajectoires »_ Carte tactile_ Tissage – Peinture_ La Luna + Les habitants-réfugiés du CNHR

DESSINER SA PLACE AU MONDE

Installation / Construction d’une sculpture-bambou / Projection sur multi-écrans / Quadriphonie sonore
Film vidéo_La Luna.
Paysage sonore_Kalz a Dud (Marcel Taillandier)

Ce film, entièrement réalisé in situ, compile chaque moment d’être au monde, déposé par chacun en toute discrétion. Tous prennent place et corps, lentement.
Au rythme du montage sonore et visuel, les séquences filmées projetées forment une ritournelle polyphonique comme « des mots et des gestes gardés au plus profond de soi, enfin libérés ». Chacune des personnes témoigne à sa façon dans sa langue d’origine, d’un geste fécond et d’un apport sensible, venus d’ailleurs, qui enrichissent leur nouveau territoire de vie, ici et maintenant. Seul le nouveau présent compte.
En écho, se murmurent des paroles fondatrices, celles qui énoncent la nécessité de l’espace politique, espace-relationnel-qui-existe-entre-les-hommes (Hannah Arendt), et celles qui annoncent l’irrémédiable et prometteuse créolisation du monde (Edouard Glissant).

ACHIPEL-CARTOGRAPHIER

Installation pérenne dans le jardin du CNHR
Impression sur plaque métallique offset_ 70 pièces sous forme de médaillon-images_ installation sous forme de cartographie-archipel

Dessins, paroles, objets personnels sont imprimés sur des plaques de métal offset inoxydable et composent la géographie d’un territoire imaginaire à inventer pour un futur à vivre en commun, comme une cartographie-archipel diffuse mais persistante.

TISSER UN MONDE DE TRAJECTOIRES

Cartographie_ Moquette peinte_ Liens multicolores_
Oeuvre réalisée en collaboration avec les femmes et les hommes réfugiés

Dessin et tissage d’une carte du monde, continent par continent. Le tissage brut raconte le désir puissant de rapprocher les fragments du monde pour mieux le traverser et le partager.

Restitutions publiques et expositions

mai-juin 2018 / installation, Expo : Nomades sous la lune (25 ans de travail artistique de La Luna), L’Atelier, Nantes

octobre 2016 / installation, Exposition : Migrations au XXème siècle, Espace international Cosmopolis, Nantes

avril 2012 / installation, Exposition : La coopérative publique de La Luna, Atelier Alain Lebras, Nantes

septembre 2012 / installation, Exposition : Nantes itinéraires artistiques, Galerie du Rayon Vert, Nantes

septembre 2011 / installation, Exposition : Les 35 ans du CNHR, CNHR, Butte Saint-Anne, Nantes

été 2011 / installation, Exposition : Nantais venus d’ailleurs, Château des Ducs de Bretagne dans le cadre du « Voyage à Nantes », Nantes

Partenaires opérationnels

Création réalisée dans le cadre d’une commande publique pour les « 35 ans du CNHR ». Projet soutenu et financé par le service des Solidarités de la Ville de Nantes et le service de la Coopération internationale de Nantes Métropole.

À propos de « DESSINER SA PLACE AU MONDE »

(extrait) : Anne Volvey (Géographe) / HDR Transitionnelles géographies)_ chapitre 3 Volume 3_ 2013
(…) Au Musée dʼHistoire, lʼinstallation est présentée à côté du travail dʼhistoriens et dʼanthropologues : elle a donc trouvé sa place au sein dʼun dispositif muséographique fait pour porter un discours de sciences sociales sur le thème de lʼimmigration. Dans lʼextrait ci-dessous de lʼentretien, les membres du collectif La Luna évoquent lʼimportance des pratiques figuratives associées à la créativité transitionnelle, la transformation de lʼespace transitionnel de la pratique relationnelle (le campement) en objet dʼart (lʼigloo). Ici , la goutte bambou. (…) Le « campement » attaché à et dépendant de son site, se retourne en un « igloo » déplaçable et repositionnable dans de multiples contextes, comme une image de corps collective qui, une fois soma-topo-graphiée, peut affronter tous les lieux de sa mise en jeu.
(…) La Luna revient aussi sur la dimension politique dʼun art relationnel fondé sur des pratiques relationnelles, où lʼinstallation dʼun espace transitionnel fonctionne dʼune part, dans lʼespace public comme projet et construit commun, et dʼautre part, comme moyen dʼun abandon par lʼartiste de la posture dʼautorité individuelle pour une mise en commun et en interaction des capacités individuelles au sein de et sous une forme commune.

Extraits de l’entretien des plasticiennes de La Luna, qui racontent les « faire artistiques à l’oeuvre » :

« (…) Souvent on initie nos projets par ce temps de campement. (…) Par exemple, pour le projet du CNHR, on s’était dit au départ, quʼon allait pouvoir mettre en place des ateliers de pratique artistique dans notre atelier à la Fabrique des Dervallières avec les familles avec lesquelles on allait travailler. Mais on sʼest très vite rendu compte que ce n’était pas possible que les familles se déplacent dans la ville parce quʼelles étaient nouvellement arrivées –elles nʼavaient pas de pratique de la langue, elles nʼétaient pas à l’aise dans les circulations urbaines, elles présentaient une certaine fragilité aussi. Elles avaient deux espaces en commun, la salle dʼactivités et le jardin –qui est en fait une cour en forme de cercle, fermée au public de la rue par les logements. On a installé notre campement à cet endroit-là autour d’un arbre, on lui a donné une forme en fonction du lieu. Et on s’est s’installé là et on est venu tous les jours, ou tous les 2 jours. On a pris le temps aussi de s’imprégner du lieu et de laisser les gens progressivement venir à notre rencontre, dans cet espace. Physiquement, il réunit les lieux d’habitation, là où habitent les familles, et les salles collectives en fait. Donc du coup on était vraiment entre. Cet espace là –on était sur le cercle d’herbe– c’était plutôt celui des enfants, mais petit à petit, dans la journée, les adultes sont venus. On a pu commencer un travail de parole dans ce cercle-là, puis parfois on s’installait dans la salle d’activités, et puis après dans certains appartements, dans certains logements (…).

(…) Mais c’était un lieu qui nous protégeait aussi. Quand on arrive sur les lieux, nous pensons qu’on a nous aussi besoin d’avoir un point d’ancrage. Dans les premiers temps on ne prend pas de photos, on ne filme pas, mais par contre on était visible pour tous. Toutes les fenêtres donnaient sur le campement, on savait qu’on était observées. D’un seul coup, nous installons, nous créons un lieu à nous et nous y révélons une expression de nous-mêmes. On expose nos propres corps dans l’espace, on dessine, on prend du temps pour lire, on discute entre nous, on dessine ce qu’on fait. D’habitude les gens parlent, ils disent ʻon va faire çaʼ, nous nous avons dʼautres moyens, ce qu’on dit, on le dessine, on le projette. On se met nous-mêmes en situation de fragilité par nos propres paroles, nos propres dessins, des choses un peu maladroites. Du coup, il y en a un qui va dire ʻAh bah moi aussi je sais dessinerʼ et puis ʻj’étais architecteʼ, etc. Il a un savoir-faire qui nous dépasse. Il y a une dame qui s’est mise à faire cette image là que tu as derrière toi, elle était illustratrice, et son savoir-faire dépassait les nôtres. (…)

(…) Tout au long du projet, on a laissé la cellule de captation formellement visible, jusquʼà ce quʼelle soit détruite par le vent et la pluie. Et cela a été aussi le premier lieu de restitution progressive des images qui étaient en train de se construire avec les habitants. Cela a été un lieu de recherche aussi. Ces cellules de captation, elles mutent au fur et à mesure du projet en lieux de révélation. Et alors bien sûr elles se transforment formellement en fonction des désirs. Au début tu as l’arbre qui s’étale vers le ciel et la voile de la tente qui protège le temps de la rencontre. Et cette forme un petit peu étale et recouvrante, pour quelque chose qui va se passer à sa base, qui va être la cellule, la table d’accueil, l’hospitalité, l’endroit dʼun goûter, des écrits, des échanges, des enregistrements, va muter un peu pour construire ce qui allait devenir, pour certains, la goutte singulière dans l’océan d’émigration. Pour d’autres c’était un habitacle, un cocon (…) »